Jeux
d'acteurs au pays de la
culture scientifique et technique
Olivier LAS VERGNAS
à paraître dans Les sciences en
bibliothèque
sous la direction de Francis AGOSTINI
Avant
Propos
Dans toutes les bibliothèques généralistes
se pose aujourd'hui le problème du fonds scientifique et
technique. Mettre à disposition des éléments de réponse et
des outils de développement culturel dans ce domaine constitue
une des responsabilités majeures de ces lieux.
Malheureusement, les professionnels des
bibliothèques ont souvent du mal à identifier comment agir
concrètement pour développer et valoriser un tel fonds. Il est
vrai que les discours et attitudes de ceux qui devraient les éclairer
(décideurs politiques, scientifiques, auteurs et même lecteurs
potentiels) sont difficiles à traduire en terme d'actions
efficaces et de besoins réels.
Les pages qui suivent ont une double
ambition. D'une part, aider les professionnels à mieux
comprendre pourquoi la plupart des ces intervenants paraissent
avoir une attitude sans persévérance. D'autre part, leur
communiquer l'envie de devenir les militants du développement
des pratiques autodidactes, ce qui nous parait être finalement
la forme la plus efficace d'action culturelle scientifique.
Comment en effet relever ce défi du développement
culturel sans se comporter, à côté de commanditaires qui ne
pourront jamais dépasser le niveau des intentions ou des actes
de principe, comme des acteurs de terrain prêts à tout mettre
en oeuvre pour aider leurs concitoyens à s'émanciper ?
Résumé
sommaire
1. De la curiosité personelle au développement
culturel planifié
La vulgarisation volontaire du XIX siècle,
qui ne concernait que le lecteur, le vulgarisateur et le savant,
s'est complété aujourd'hui de discours sur la nécessité du développement
culturel scientifique. En plus des trois acteurs traditionnels de
la vulgarisation, nous sommes face à un quatrième (homme
politique, homme de média ou entrepreneur), que l'on peut
qualifier de commanditaire. Plus ses objectifs sont flous, plus
on s'éloigne des volontés de transmission et plus nombreux sont
les effets pervers.
2. De l'ambiguïté étymologique de la
vulgarisation
Ces dispositifs donnent une place moins
active aux trois principaux acteurs ; il s'agit d'une version dégradée
de la vulgarisation. L'objectif est principalement de faire
accepter et non de faire maîtriser. Or, il est déjà nécessaire
de lutter contre le manque de persévérance inscrit dans l'étymologie
même de vulgarisation. Pour ce faire, il faut se libérer de
trois risques : considérer la vulgarisation comme une dégradation
de la science, considérer le public comme du vulgum pecus,
considérer les auteurs comme des roturiers.
3. Des autres risques induits par la
planification du développement culturel
Dans le cas des politiques culturelles
planifiées, il faut inventer des opérations ou des systèmes
qui permettent l'implication réelle d'acteurs qui a priori ne
sont pas volontaires. On a pour cela plusieurs solutions : des méthodes
naturelles (s'appuyant sur les besoins réels d'information et
sur des questions personnelles, la dramatisation par la fiction,
l'actualité, le suspens) et d'autres plus dérivées (s'appuyant
par exemple sur la surprise de l'utilisation d'un lieu classique
détourné ou sur le modèle des variétés).
4. De l'harmonisation des connaissances
Comment ces actions modifient-elle les
représentations créées par les autres sources d'information ?
Pour répondre, il faut considérer deux problèmes. Un, il faut
revenir sur la nécessité de s'harmoniser avec la diversité des
sources et se souvenir de l'impossible pari de la classification
des connaissances. Deux, il faut aussi se confronter au problème
de la "langue" de la science. Pour réagir contre le
risque d'éclatement, il faut souhaiter l'implication du public ;
non seulement pour qu'il est envie d'en savoir plus, mais aussi
pour qu'il contrôle lui-même la construction de son savoir :
encourrager des comportemnts autodidactes. Aux côtés de
l'apprenant, il y a alors deux responsabilités majeures à gérer.
Elles reviennent l'une à ceux qui devraient aider à se poser
des questions et l'autre à ceux qui mettent à disposition des
outils à savoir les bibliothécaires.
1.
DE LA CURIOSITE PERSONNELLE
AU DEVELOPPEMENT CULTUREL PLANIFIE
Voilà l'an 2000.
La fin du siècle est arrivée, presque sans
qu'on y prenne garde. 1984 nous avait déjà rattrapé,
pratiquement par surprise, sans nous laisser le temps de faire la
comparaison avec l'anticipation pensée par G. Orwell ; nous voilà
maintenant au troisième millénaire : les voitures dans
lesquelles nous roulerons en l'an 2000 sont déjà en vente.
Le 2001 humaniste dé-socialisé de A.C.
Clarke et S. Kubrick en paraîtrait presque un peu vieillot : les
extra-terrestres seraient encore plus médiatisés et utilisés
que le charnier de Timisoara ou le débarquement humanitaire en
Somalie ; la fausse mission habitée sur Mars de Capricorn One
n'est pas très loin de la réalité.
Au premier abord, notre époque est caractérisée
par un développement de plus en plus rapide de la science et la
technique et par une complexité de plus en plus grande de notre
environnement technique quotidien. Matériaux, mécanismes et
procédés subissent révolution sur révolution. Ces éléments
qui faisaient partie intégrante de la culture de base de nos
grand-parents -de leurs leçons de choses-, bougent
tellement vite que nous ne savons même plus si essayer de les
comprendre se justifie. Avant que nous ne nous soyons familiarisés
avec eux, ils risquent d'être déjà obsolètes.
Les dispositifs techniques que nous
manipulons deviennent de plus en plus opaques et les matériaux
de plus en plus surprenants. Les mécanismes de notre quotidien,
commandés autrefois par des bras de levier pleins de bonne
graisse rose et accessible à la compréhension directe, se
manipulent aujourd'hui par des chaînes liant des tableaux de
boutons pression à des moteurs "pas à pas". La
lecture de liasses de "fonctions de transfert" d'une
"boite noire" s'est peu à peu substituée à
l'observation d'un mécanisme de chaînes et de courroies. Nos
machines à laver ont toujours des tambours, mais de moins en
moins identifiables, cachés par de plus en plus d'électronique.
Les machines à écrire sont d'abord devenues électriques avant
de disparaître finalement devant le raz de marée des
traitements de texte.
Des matériaux classiques, dont les propriétés
nous étaient familières, ont cédé la place à des nouveaux
composés plus spécialisés, moins reconnaissables et plus éphémères,
car remplacés très fréquemment, au rythme des progrès de la
chimie.Ceux qui ne savaient pas que le disque microsillon était
en vinyle doivent plutôt se demander en quelle matière est fait
le compact-disc gravé au laser.
Production, organisation du travail,
tertiaire sont de plus en plus liées à l'informatique. Macro-commandes
pour tableurs, règles utilisées par des systèmes
experts, propriétés héritées dans des langages
orientés objets, scénarios ou piles de cartes
dans Hypercard sont autant d'outils subtils tapis derrière
nos écrans. En parallèle, les pratiques de consommation sont
transformées par l'apparition de nouveaux types de produits et
par l'évolution des systèmes de réponse à la concurrence.
Le progrès est-il une nouveauté ?
La caractéristique principale de notre époque
réside sans doute dans le franchissement d'un seuil critique. La
vitesse de transformation est aujourd'hui devenue plus rapide que
nos capacités d'assimilation individuelle. Jamais avant notre époque
les transformations techniques n'ont été globalement plus vite
que les capacités techniques de la communication ou du système
éducatif. Auparavant, les facteurs limitants étaient plus
intellectuels, politiques, économiques, ou sociaux.
Les boites noires comme réponse aux mystères
L'homme a toujours dû accepter de vivre en
bon voisinage avec les mystères. La vie et sa transmission, les
astres et leurs mouvements, les quatre éléments : nos ancêtres
n'avaient d'autre choix que de les accepter. L'enfance, l'héritage
intellectuel des parents, et, plus récemment, l'école ou le
tutorat de l'apprentissage professionnel ont donné à chacun le
temps de reconnaître son environnement, d'accepter que "familier"
ne signifie pas compréhensible et qu'utiliser ne suppose pas
forcément de comprendre.
Très progressivement au cours des siècles,
la part d'éléments accessibles à l'intelligence humaine s'est
accrue. Quelques mystères "naturels" ont été éclaircis,
débouchant sur de nouvelles questions que l'on ne sait
d'ailleurs toujours pas très bien formuler. Ce processus de
compréhension constitue principalement à découper les boites
noires en sous ensembles composés de collections de sous-boites
noires. Ces emboitements à l'infini donnant une structure
fractale de la description du réel. Oscar WILDE disait déjà "l'homme
a toujours essayé d'expliquer à défaut de comprendre".
Malgré cette limite et cette opacité
chronique, ces découpages, ces modélisations se sont révélés
très opératoires : des objets techniques plus élaborés qu'une
simple transposition de "mécanismes naturels" ont vu
le jour. Ils ont évolué par héritage des objets des générations
antérieures, devenant de plus en plus opaques selon la complexité
de leurs lignées. Des protocoles médicaux, des pharmacopées
montrent leur efficacité au quotidien. Des concepts très
fructueux ont permis des prévisions confirmées par l'expérience.
Cependant, jusqu'aux dernières décennies, ni la vitesse des
inventions humaines, ni l'évolution de la conception de la place
des individus n'ont bouleversé l'équilibre : on se
familiarisait à son environnement en fonction de ses besoins. De
plus, les savoir-faire utiles s'acquéraient en grande
partie spontanément : la plupart des modes d'emploi des objets
étaient compréhensibles extérieurement : voir ou toucher, c'était
comprendre ou accepter.
De la curiosité individuelle à la
volonté des décideurs
Quelques curieux, plus "honnêtes"
qu'il n'était socialement indispensable, voulaient en savoir
plus et s'éclairaient aux lumières des cabinets de curiosité
ou de la vulgarisation. C. FLAMMARION met en scène dans son
introduction à ses Etoiles et Curiosités du Ciel[1]
un dialogue avec l'un d'entre eux, qui réclame d'en savoir plus :
"- Je comprends votre enthousiasme
pour l'Astronomie, pour la science universelle et éternelle.
Mais (...), si nous avançons plus loin dans la science, ces
passages arides seront plus fréquents, les oasis deviendront
plus rares, l'exploration sera plus sérieuse, il y aura plus de
chiffres et moins d'images ...
- Eh, Monsieur ! nous prenez vous pour
des enfants de six ans ? Nous faites vous donc l'injure de croire
que nous lisions vos ouvrages par fainéantise et que nous
n'ayons pas à coeur de nous instruire le plus possible sur les réalités
sublimes de la création, au milieu desquelles la plupart des
hommes vivent comme des aveugles ! Non, non ! Nous voulons nous
distinguer du troupeau commun ; nous ne perdons pas notre temps
dans la lecture des romans ; nous avons soif de science, nous
laissons l'ignorance et ses illusions à ceux qui s'en contentent
; nous laissons les affaires matérielles de la vie, les
ambitions de fortune ou d'honneurs d'un jour à ceux que ces
petites choses intéressent."
Une rupture due à l'inertie
d'acceptation
Notre époque marque un seuil. Le rythme des
découvertes utiles à connaître et des inventions courantes
s'est tellement accéléré que notre enfance ou nos études ne
nous permettent plus de nous y familiariser, que nous ne sommes
plus en situation de les accepter naturellement. Cet état n'est
d'ailleurs qu'une étape supplémentaire dans une histoire marquée
successivement par l'invention de l'école, de l'instruction
publique de Jules FERRY, de la promotion sociale, de l'éducation
populaire et de la formation permanente.
Cette rupture d'équilibre a rendu
socialement nécessaire les politiques de développement culturel
scientifique. La culture scientifique doit être plus que
simplement un luxe à discrétion de quelque honnête lecteur ou
auteur. Les volontés individuelles du couple vulgarisateur/vulgarisé
doivent être doublées -au moins dans les discours des
politiques- d'une quasi-obligation de service public. Cette
volonté d'institutionnalisation n'est pas nouvelle. CONDORCET
lui-même développait ce point de vue devant l'Assemblée en
1792 pour prôner son plan d'instruction publique qui devait répondre
à quatre objectifs "combattre l'injustice sociale, répondre
à l'évolution des connaissances, atténuer les effets négatifs
du travail parcellaire, former des citoyens à part entière".
Que veulent les
commanditaires ?
Dans nos pays développés, on a besoin de
citoyens qui doivent mieux travailler, préparer leurs enfants à
leur succession, plus ou mieux acheter, bien voter, se calmer et
se rassurer, voire quelquefois frissonner. Cela entraîne qu'à
la fois pouvoir politique, média et entreprises deviennent des
commanditaires ou des prescripteurs du développement culturel.
En plus des trois acteurs traditionnels de la vulgarisation (lecteur,
auteur, savant), nous sommes donc face à un quatrième : il est
homme politique, homme de media, entrepreneur. Il pense que, pour
son bien, Monsieur Toutlemonde doit-être informé de l'évolution
contemporaine des savoirs et des savoir-faire. Selon sa
place, cette déclaration correspond à des objectifs différents
et se traduit en niveaux variables de vélléité.
Un homme politique a besoin d'administrés
flexibles
Au milieu des jeux d'acteurs de la
politique, la place de la culture, si ce n'est de la compréhension
scientifique ou technique s'accroit. Comment faire adhérer aux
choix de son conseil régional en terme d'investissement dans la
recherche ou dans le développement industriel ? Il faut faire préférer
le long terme de l'avenir florissant au court terme fiscal. Pour
les citoyens les plus aiguisés, il faut aussi justifier de
retenir tel projet de station d'épuration par rapport à tel
maintien de service d'urgence dans l'hôpital inter-communal. Les
hommes politiques avertis sont aussi conscients que les problèmes
de l'orientation scolaire et professionnelle ont à voir avec la
culture scientifique et technique. Ils aimeraient bien trouver
quelque part par là des éléments de solution miracle pour résorber
quelques centaines de milliers de demandeurs d'emploi par an.
Un homme de média a besoin de faire
frissonner
Certains aspects du progrès produisent de
bons sujets qui, enrobés de peur, d'envie, de rêve ou de sacré,
fournissent de la matière à tenir en haleine. Ainsi voit-on,
comme objets de fantasmes ou de provocations, l'utilisation de
problèmes de l'éthique scientifique voire quelquefois de
certaines recherches inductrices de rèves : une des fonctions
principales des mass-media étant de produire du sensationnel.
Un entrepreneur a besoin de faire mieux
produire et plus acheter
A l'interne des entreprises, on a beaucoup
parlé de cercles de qualité, de comités de veille ou d'actions
de formation qui visent à modifier les rapports à la culture
scientifique et technique. A l'externe, la communication avec les
sous-traitants et les consommateurs délivre de plus en
plus de messages complexes. Les fruits du progrès ne doivent pas
faire peur ; au contraire, ils doivent séduire. Sinon, qui achètera
un airbag, un ABS, une crème aux liposomes, un bi-bop ou
une plaque à induction ?
Tous d'accord, mais sur quoi ?
Le consensus entre tous ces commanditaires
pour le développement du niveau culturel est à la fois réel et
vague : la finalité générale est la même, mais les
objectifs détaillés sont très différents. Il en résulte que
les actions mises en place sont en général floues : grands équipements,
programmes mobilisateurs, organisation de colloques ou de forums.
En parallèle, les objectifs des programmes consensuels
deviennent évidement moins fins. Il est frappant de constater,
au moins dans les pays développés, que l'ensemble de l'échiquier
politique se retrouve à tenir quasiment le même discours sur la
culture scientifique et technique. Il y a peu d'autres domaines
avec autant d'enjeux et aussi peu d'imagination des idéologues.
Cela serait sans doute différent s'ils se frottaient à la
pratique ou si l'on pouvait mesurer les effets réels de ces
politiques culturelles.
2.
DE L'AMBIGUITE
ETYMOLOGIQUE DE LA VULGARISATION
L'institutionnalisation de la vulgarisation
donne une place moins active à ses trois acteurs traditionnels
puisqu'elle est commandée voire décrétée de l'extérieur.
Elle en constitue donc une version dégradée, à la forme
passive en quelque sorte, d'autant plus qu'il s'agit surtout de
faire accepter les conséquences du progrès et non de faire maîtriser
ou comprendre. Aux acteurs de terrains de profiter de
l'opportunité offerte par le vague des commanditaires pour leur
donner de la chair, leur apporter des objectifs en proposant des
actions concrètes aux objectifs pragmatiques.
Refuser les sous-entendus étymologiques
Il ne suffit d'ailleurs pas de se rebeller
contre la passivité de la culture planifiée. Encore faut-il
refuser avant les sous entendus présents dans le terme
vulgarisation. Dès le siècle dernier, les partisans de
l'explication scientifique s'étaient en effet déjà mis dans de
beaux draps en utilisant ce terme ambigu. L'étymologie "vulgaire"
nous entraine naturellement vers un comportement manquant de persévérance,
velléitaire. Pour être efficace, il faut éviter trois
tentations de facilité. une qui concerne le message, l'autre le
public, la troisième les auteurs. On ne doit ni considérer la
vulgarisation comme une dégradation de la science, ni considérer
le destinataire comme du vulgum pecus, ni considérer les auteurs
comme des roturiers.
premier
risque à éviter :
considérer la vulgarisation comme une dégradation de la science
Il y a une tentation dangeureuse à considérer
que la vulgarisation mériterait sa parenté avec le vocable
"vulgaire" parce qu'elle ne présenterait pas la
science "noble". Elle en offrirait une version "dégradée",
voire séductrice, à base d'anecdotes, d'approximations, d'imprécisions,
d'amalgames, de fragments et autres préjugés. Sous-entendu : équations,
théorèmes, corrélations, dispositifs et protocoles expérimentaux
font la vraie science ; a contrario, la vulgarisation proposerait
une science au rabais, traduite en accroche vulgaire. La
similitude avec la différence de caste entre la littérature et
le roman populaire est facile à voir.
Derrière cette prétendue vulgarité du
message, se cachent deux procès d'intention. D'une part, pour être
compréhensible, on éluderait le sujet central, on contournerait
les difficultés et ne proposerait que des à côté. D'autre
part, pour être intéressant on ne parlerait que des aspects
racoleurs ; on exagérerait, on fabriquerait de l'actualité, du
sensationnel.
Faire reconnaître l'intérêt de
l'anecdotique pour aider à comprendre
Il ne sert à rien de nier. La science que
l'on transmet dans la vulgarisation n'est pas celle des
comptes rendus de l'Académie des Sciences ou des périodiques
de recherche. Cela dit, est-ce un mal ? Peut-être faut-il au
contraire faire exprès de raconter la science vulgaire,
l'anecdote, la marche de la science ? Peut-être faut-il au
contraire se vanter de vouloir à la fois être compréhensible
et intéressant.
"Ce sont les discours de
vulgarisation avec leurs procédés souvent grossiers et leurs
reformulations approximatives qui posent réellement l'un des
problèmes clés de la diffusion des sciences : à quoi sert la
recherche et quels sont les risques entraînés par les
innovations technologiques ? Alors qu'ailleurs, les traditions
euphémisées dans des discours réservés à une élite, ou le
dogmatisme respectueux des manuels soucieux de s'en tenir à la
dimension universelle et quelque peu grandiloquente de la
connaissance et des savoirs oublient totalement de se poser la
question des usages sociaux de la science, les revues de
vulgarisation au contraire mettent les pieds dans le plat. A coup
d'effets, qu'on juge souvent théâtraux et inutilement
spectaculaires, elles formulent -et elles sont à peu près les
seules à le faire- les questions que tout spécialiste doit se
poser à propos de la technique et de la science."[2]
Et pour donner envie de s'intéresser
Cela rejoint une interrogation fondamentale
: la science ne serait-elle donc pas assez passionnante pour être
le sujet de l'intrigue ?
"la question est bien de savoir
pourquoi la science ne se livre pas d'elle-même, pourquoi la
plupart des scientifiques, dès qu'ils s'adressent à ce qu'ils définissent
comme le public se transforment en vulgarisateurs, ou en pédagogues.
Ce qui veut dire qu'ils commencent par oublier pourquoi telle
propriété des gènes, des étoiles ou des noyaux atomiques les
intéressent, eux et leur collègues. Ils s'adressent alors à un
public, comme si, naturellement, chaque membre de ce public était
intéressé par la vérité, parce que nous (l'homme, la science,
l'état contemporain du savoir) savons des étoiles, des
particules élémentaires ou des gènes. Comme très souvent
l'objet n'est pas assez fascinant pour que cet intérêt désintéressé
puisse être considéré comme acquis (toutes les sciences ne
traitent malheureusement pas du big bang, des trous noirs ou des
origines de l'homme), on en appellera aux intérêts que l'on
suppose à ce public ("moi et mes gènes", "les rétro-virus
et le cancer"). Ou bien encore, on lui fera honte de son
manque d'intérêt en lui affirmant que les scientifiques, eux,
pensent que tels problème est absolument essentiel.
Il faut trahir la science, c'est à dire
trahir ce que les scientifiques ne disent pas au "public",
ce par quoi ils trahissent eux mêmes la différence qu'ils font
entre publics et collègues. Car à ses collègues un
scientifique ne fera pas le coup de la vérité. Il n'attendra
pas d'eux qu'ils s'intéressent à un énoncé scientifique sous
le seul prétexte qu'il est vrai, il faudra lui montrer en quoi
cet énoncé est intéressant, en quoi il peut les intéresser"[3].
Il est regrettable de voir beaucoup
d'auteurs se comporter comme si leur rôle consistait à faire
avaler une pilule indigeste. Au contraire, tout le talent tient
à sa capacité à construire une histoire à partir du sujet
scientifique : la marche des sciences est un roman ! Comme une
passion dramatique avec un être condamné par une maladie
incurable, ou comme la vie insoutenablement légère d'un jeune médecin
tchèque, l'aventure scientifique est un objet d'histoire et de
narration en soi-même. Ainsi peut-on gagner beaucoup à
inscrire cette envie, voire cette nécessité de compréhension
scientifique dans l'intrigue.
deuxième
risque à éviter :
considérer les auteurs de vulgarisation comme des "roturiers"
Selon un point de vue assez communément répandu
la vulgarisation serait un genre "vulgaire" parce
qu'elle ne serait que rarement le fait de véritables
scientifiques. Le sous entendu est le suivant : ces derniers
devraient rester dans leurs laboratoires et travailler à
conduire leurs recherches, à monter leurs expériences, à tirer
leurs conclusions : ces "savants" ne devraient pas se
transformer en auteurs pour le grand public. La vulgarisation
doit donc être en règle générale confiée à des auteurs
intermédiaires, assimilables à de simples traducteurs ou
journalistes.
En réaction, on est tenté de se dire qu'il
faut tout faire pour que les chercheurs trouvent le temps d'écrire
pour le grand public puiqu'ils sont les plus aptes à le faire ;
cela fait d'ailleurs partie de la définition légale de leur
fonction. Paul CARO[4] confirme ce point de
vue en affirmant la supériorité de l'homme de science comme
auteur :
"Le personnage central de la
vulgarisation scientifique, selon une bonne partie des
sociologues est le médiateur, troisième homme qui intervient
entre le savant et le public pour transformer le langage,
traduire, expliquer, métaphoriser. Cela suppose qu'il ait au
moins une partie des connaissances du savant et le sens des
attentes du publics. Noble mission. En fait, souvent les médiateurs,
journalistes scientifiques, exploitent du mieux qu'ils peuvent un
créneau commercial dont l'occupation est devenue obligatoire
pour une presse quotidienne ou hebdomadaire qui estime qu'elle
doit s'intéresser à tout. On est beaucoup plus proche de la
conception des sociologues lorsque l'on considère le cas des
revues du vulgarisation, comme Science et Vie ou Science et
Avenir qui ont su définir un style et s'attacher une clientèle.
Mais, il faut bien dire que la vulgarisation est particulièrement
efficace quand elle est faite par les scientifiques eux-mêmes,
racontant soit leurs propres exploits, soit ceux de leurs collègues".
Du public au savant : une chaîne symétrique
Il y a bien sûr une deuxième solution :
considérer que les auteurs non-scientifiques ne sont pas forcément
à rejeter. On reproche d'habitude au "vulgaire" rédacteur
son manque de recul par rapport au message. Intermédiaire dans
une chaîne multiple, il a lu l'ouvrage d'un autre auteur, qui
lui même a lu celui du professeur X. Vu comme une chaîne
d'adaptations successives qui dégrade et bruite l'information,
le processus de vulgarisation se caractériserait par une absence
de contrôle dans l'écriture du message.
En réalité, cette chaîne est symétrique.
Il faut simplement assurer au mieux la médiation entre les modèles
scientifiques d'un côté et les représentations des publics de
l'autre. En quoi le fait d'être plus prés d'un côté que de
l'autre rend-il plus efficace ? A une extrémité, on connait
mieux la dynamique de la science et les modes d'expression ; à
l'autre les centres d'intérêt du public, et de mieux en connaître
les langages.
D'où vient la rupture de symétrie ?
Dire que l'homme de science est plus "particulièrement"
efficace suppose une dissymétrie. D'où viendrait-elle ? Peut-être
de la complexité de l'organisation du corpus scientifique : elle
est sans doute disproportionnée par rapport au plus accessible
amalgame des savoirs et des représentations dans la tête des
publics destinataires. Le cerveau du scientifique n'est sans
doute ni plus lourd ni plus plein, mais son savoir est plus
stable, parce que plus de liens opératoires y siègent.
Les effets de cette dissymétrie doivent se
faire surtout sentir sur la création des métaphores que la
vulgarisation utilise beaucoup. Le potentiel d'invention d'images
pédagogiques originales est sans doute une des caractéristiques
les plus intéressante des hommes de science. Un non-scientifique
aura sans doute plus de mal à en produire et devra interviewer
des scientifiques, essayant de leur en faire accoucher.
L'adaptation : une vision réductrice
Si l'on cherche la définition de la vulgarisation
scientifique ou technique selon Le petit Robert, on
trouve "le fait d'adapter un ensemble de connaissances
techniques, scientifiques de manière à les rendre accessibles
à un lecteur non spécialiste"[5]. Cette
définition de la vulgarisation vue comme une "adaptation"
nous centre sur le problème de l'accessibilité intellectuelle
des connaissances et de la technique didactique. En fait, elle
sous-entend deux a priori discutables sur la nature même du
corpus scientifique et du message.
Premièrement, les connaissances
scientifiques existeraient, indépendamment de leur mise en
forme, et leur écriture ne serait qu'un enrobage "adaptable".
Deuxièmement l'objet serait spécifiquement les connaissances et
non pas un autre aspect de la science ou des techniques. Qui peut
vouloir affirmer que ce qu'il faut transmettre c'est l'état des
connaissances plutôt que les démarches et les pratiques ? Image
oh combien statique de la science, qui s'oppose à celle d'un mécanisme
en marche, d'une vague qui avance et qui, de paradigme en
paradigme, produit ses résultats.
Vulgarise-t-on les connaissances ?
Prenons un exemple. Les traces du Big Bang
constituent un des sujets à la mode en vulgarisation. Le
satellite COBE a mesuré l'infra-rouge lointain émis par le fond
du ciel et on aurait découvert, dixit votre quotidien ou votre
journal TV favori, la preuve de la naissance de l'univers il y a
quinze milliards d'années. Le message des hommes de média est
le suivant : pour percer le mystère des origines, les
scientifiques ont construit une machine fantastique, le satellite
COBE. Ils essayent de trouver des éléments supplémentaires en
faveur d'une théorie qui est discutée depuis de décennies. On
sait bien que COBE n'apportera pas le dernier mot sur ce problème
de l'origine de l'univers. Certes, les résultats de COBE
consolident l'hypothèse du Big Bang, émise dans les années 30.
Mais justement, depuis, on n'arrête pas, du moins au dire des
scientifiques, de trouver des preuves, chaque fois définitive du
Big Bang. Disons qu'on en est de plus en plus sûr. Jusqu'à
quand ? Sur un tel sujet, loin de s'attaquer au problème
d'adapter un ensemble de connaissance, la vulgarisation tente de
faire partager au grand public une énigme que les scientifiques
essayent de résoudre.
Revenons en arrière de quelques années ;
beaucoup de grands sujets de vulgarisation comme la mémoire de
l'eau, la découverte de la fusion froide étaient des
controverses qui se sont plutôt mal terminées. Là encore, on
ne peut faire coller la définition de la vulgarisation du Petit
Robert avec le rôle tenu par les médias. Ils n'ont pas et
ne devaient pas "adapter des connaissances". Ils ont et
devaient rendre compte d'une controverse, expliciter des enjeux,
commenter des attitudes et des points de vue.
La nécessaire fabrique de l'actualité
Ce que font -avec raison- bon nombre
d'auteurs de vulgarisation, en particulier dans les périodiques,
c'est de coller avec l'actualité. Et plus on essaye de faire de
l'actualité avec la science, plus on fabrique de l'événement
sur les questions scientifiques, moins on se retrouve en
situation de devoir traduire ou adapter des connaissances pour
les rendre accessibles. Se limiter à transposer ce qui serait écrit
dans le soit-disant langage de la science pour le rendre
accessible, force une image à la fois beaucoup plus positiviste
et plus statique de la science, disons d'une science beaucoup
plus clairvoyante et puissante qu'elle n'est en réalité.
troisième
risque à éviter :
considérer le lecteur comme du vulgum pecus
Autre origine de la "vulgarité"
de la vulgarisation : le vulgum pecus, que l'on est bien vite
tenté de considérer comme ne se posant pas de questions et
n'ayant aucune idée sur rien. Face à cet état d'esprit, Jean
Marc Levy-Leblond[6] pense même que cette
dénomination est révélatrice d'une époque particulière et
d'une vision particulière des rapports sciences-publics. Il résume
cette opinion en disant :
"qui dit "vulgarisation"
et analyse le contenu de ce mot aujourd'hui s'aperçoit qu'il
s'agit d'un rapport social tout à fait particulier.
Rapport unilatéral tout d'abord, entre
les scientifiques d'un coté et le public de l'autre, rapport
unilatéral au sens où l'un parle, le savant, l'autre écoute,
le public ; rapport d'inégalité totale, l'un parlant au nom de
son être collectif, l'autre écoutant à titre individuel,
rapport donc entre une institution organisée et des individus
dispersés. Rapport inégal encore en ceci que la vulgarisation
suppose implicitement une accumulation totale de savoir à un pôle,
une accumulation totale d'ignorance à l'autre : celui qui sait
parle à celui qui ne sait pas. En d'autre terme, la
vulgarisation consiste essentiellement pour l'un, le
scientifique, à répondre à des questions que l'autre le
profane, ne se pose pas. Personne ne sait quelles questions se
pose "le public" ! Cela ne nous empêche pas, nous les
scientifiques de lui répondre en fonction de nos questions
La vulgarisation doit permettre de
transformer des représentations de la science et de la technique
: il s'agit d'amener à avoir une vision plus étendue, plus
claire d'un certain nombre de principes, à se représenter le réel
d'une manière plus complète, plus approfondie. Il est évident
que les seuls points d'accroche possibles sont les représentations
existantes dans la tête du public.
Il faut bien des briques pour construire
Parler du Big Bang en voulant vous en faire
comprendre quelque chose, nécessite d'analyser et de prendre en
compte ce que le vocable Big Bang véhicule comme représentations.
comme symbolique. On se trouve dans l'impossibilité de faire
comprendre un paradoxe sémantique comme "le Big Bang,
bien sûr, n'est pas assimilable à une explosion...".
Il en va de même avec la prétendue terminologie figurative des
mathématiciens, qui génère des paradoxes permanents.
A contrario, on souhaiterait que vulgariser
puisse se faire en partant des images induites et en aidant à
les transformer en descriptions plus efficaces, plus proche des
descriptions savantes, par une démarche ascendante comme celle
de Platon, qui réussit en partie à faire calculer la surface
d'un carré à son esclave par une forme de crypto-dogmanisme.
De la vulgarisation persévérante ?
Une fois identifiés ces trois risques, peut
on s'en libérer et produire de la bonne vulgarisation ? En théorie,
la réponse est relativement simple. La vulgarisation s'analyse
comme tout autre processus de communication, mais le fait qu'elle
concerne des contenus scientifiques et techniques amplifie les
problèmes en raison de la complexité des concepts, des
techniques et des méthodes qu'ils utilisent. Les arguments
d'autorité prennent une importance cruciale, et les possibilités
de contrôle de la qualité du sens transmis deviennent très réduites.
Dans ce type de communication, de nombreux obstacles
apparaissent, trouvant leurs origines dans l'opacité des
contenus à médiatiser. Le message n'est pas directement
assimilable : il produit un "bruit propre", et ce pour
deux raisons.
D'une part, le message se formule par
l'usage de nombre de concepts intermédiaires -exprimés en général
dans un vocabulaire spécialisé-, qui sont autant de sources de
difficultés sémantiques et de confusions. Le récepteur peut
confondre une explication intermédiaire avec l'objet ultime de
la communication[7]. D'autre part,
l'explication s'appuie sur des schémas dont l'organisation n'est
pas forcement maîtrisée par les récepteurs ou ne coïncide pas
avec leurs structures mentales. C'est évidemment le cas du
formalisme mathématique[8] mais c'est aussi le
cas de tout autre type de langage ou de raisonnement trop élaboré.
On en arrive à l'impossibilité pour le récepteur de prendre en
compte le cheminement dans son ensemble ; de plus ces phénomènes
sont difficilement décelables par l'émetteur, même s'il a la
chance d'être présent.
De régles de navigation dans les savoirs
Pour répondre à ces difficultés et
assurer la communication opératoire d'un message complexe on
peut s'inspirer de règles classiques de navigation : savoir où
l'on va, vouloir le conduire et être sûr qu'il veut l'être,
savoir d'où l'on part et enfin proposer un chemin viabilisé.
Savoir où l'on va : il faut préciser ce
que l'on pourra faire du savoir. En quelque sorte une définition
fonctionnelle du message : en effet, énoncer "il faudra
lui faire savoir cela" ne suffit pas pour pouvoir
mesurer la qualité de la communication ; il est nécessaire
d'ajouter "avec ce savoir, ils devront être à même de
...".
Vouloir le conduire et être sûr qu'il
veut l'être : il faut que l'émetteur et le récepteur soient
moteurs. La construction d'un sens est un processus actif qui
doit être géré aussi bien du côté de l'émission que de la réception.
Il en découle la nécessité d'une implication avec, autant que
faire se peut, un accord sur les finalités ou sur la façon
d'exprimer la qualité de la communication.
Savoir d'où l'on part : il faut
construire les messages et les tactiques de communication en
s'appuyant sur les représentations, les logiques, les images et
le vocabulaire des récepteurs. Ceci sous-entend qu'il faut
identifier ce qui détermine la complexité de la communication
en jeu : situer les sources de bruit et leurs niveaux : concepts
nouveaux, représentations, préjugés, arborescence,
vocabulaires, images et analogies, car les seuls ancrages,
substrats et outils utilisables sont ceux que possède le récepteur.
Proposer un chemin viabilisé : il faut
construire la stratégie de communication comme un enchaînement
d'étapes raisonnables, reliées par des moyens de confirmer,
d'appliquer ou de reformuler. Maintenir assez de redondance
et n'introduire les éléments nouveaux que progressivement, en
donnant les moyens aux récepteurs de contrôler leur progression
et leur maîtrise progressive du message.
Vive le talent
Bien sûr, il ne suffit pas d'écrire avec
des règles ou des recettes sémantiques ou rhétoriques : une
fois dramatisé et didactisé le message scientifique a sans
doute encore besoin de talent et d'enthousiasme pour passer. Il y
a encore de beaux jours pour les Jules Verne et autres Camille
Flammarion d'aujourd'hui. L'intérêt de passer de nourissant à
gastronomique ne se discute pas.
3.
DES AUTRES RISQUES INDUITS PAR LA
PLANIFICATION DU DEVELOPPEMENT CULTUREL
Un des moyens les plus efficaces pour donner
de la persévérance à la vulgarisation consiste donc à
impliquer. Et c'est là où la situation du développement
culturel institutionnalisé devient délicate. Il faut inventer
des opérations ou des systèmes qui permettent l'implication réelle
d'acteurs qui a priori ne sont pas volontaires. Si l'on ne prend
pas garde à ce décalage entre le commanditaire et les autres
acteurs, aux trois tentations velléitaires de la vulgarisation,
l'obligation culturelle institutionalisée en ajoute une quatrième,
celle des simulacres.
quatrième
risque à éviter :
créer un simulacre pour s'en satisfaire
Si seul le commanditaire est moteur, la
situation peut très vite devenir stérile. Un peu comme
l'enseignement obligatoire génère quelquefois des amphis d'étudiants
qui ne rèvent que d'être ailleurs, le développement culturel décrété
génère bien d'autres tentations, plus perverses encore que
celles induites par l'étymologie de la vulgarisation : beaucoup
de situations tournent au simulacre.
Les lecteurs qui font semblant
Il y a bien sûr des lecteurs qui se découragent.
Il y a aussi des lecteurs qui font semblant. On est alors dans le
registre j'ai pas lu, mais j'ai entendu causer. Moyen
d'affirmer son appartenance à la caste des hommes cultivés : on
pose le dernier livre de X sur son bureau ou dans son salon.
Si t'as besoin de comprendre, tu te débrouilleras
bien ...
Face à la nécessité de motiver le
lecteur, la plupart des auteurs rivalisent de trésors
d'invention. Certains ne l'entendent pas ainsi. Témoin, cet
extrait d'une notice d'imprimante. Il s'agit du premier chapitre
intitulé "utilisation des commandes" et plus précisément
du premier paragraphe "conseils". Il débute ainsi : "si
à la lecture de ce chapitre, il vous semble ne rien comprendre
du sujet traité, nous vous suggérons ce qui suit : d'abord
continuez la lecture ...".
Et si je faisais semblant de t'expliquer
?
T'aurais qu'à faire semblant de
comprendre ?
Au lieu de vouloir faire vraiment passer un
message, on peut se dire que se qui compte c'est que l'on en
parle. Dans certaines émissions de TV, on agrémente le discours
oral avec des "images de science" au kilomètre : on
n'a pas trouvé de vraies images d'illustration. Quelquefois même
l'auteur, le scénariste ou le metteur en scène font tout pour
vous faire savoir que ce côté scientifique est là uniquement
pour le décor.
De tels simulacres ne sont pas très
courants dans les textes écrits. Par contre, ils sont plus fréquents
dans des expositions, des émissions télévisées en direct,
dans une conférence orale ou dans un article de quotidien. Il
arrive qu'on sente l'auteur abandonnant au fur et à mesure de
son explication tout espoir d'être compris. On retrouvera tout
de même la chute prévue, grâce à un viaduc par dessus les
obstacles. Et voilà pourquoi votre fille est muette,
l'argument d'autorité faisant le reste. Quelques expositions
scientifiques sont de frappantes illustrations de ce simulacre.
Questions corollaires à se poser : leurs auteurs en sont-ils
conscients ? Et le public ?
Des moyens de rendre actif dans la
culture planifiée
Comment se libérer de ces risques de
simulacre engendrés par la situation décrètée ? Il ne suffit
par d'avoir un objectif clair, encore faut-il qu'il puisse
devenir consensuel entre commanditaire, auteur et lecteur.
Les méthodes "naturelles" rendent
moteur l'auteur et le public en lui disant la vérité. Elles
consistent à traiter d'une question réelle par laquelle et
l'auteur et le lecteur sont vraiment concernés. Ainsi
fonctionnent aussi bien les dossiers de 50 millions de
consommateurs, que la cité des métiers dans la Cité
des Sciences et de l'Industrie : les questions de choix avant
l'achat ou de vie professionnelle motivent naturellement les
usagers ; personne n'a besoin de les prendre par la main.
Proche de cette approche naturelle, se situe
l'implication par la dramatisation. On ne cherche pas à vous
impliquer artificiellement. Par un traitement fictionnel,
l'actualité, le suspens ou la reconstitution historique, le
sujet scientifique lui-même peut être impliquant : Les
palmes de Mr Schultz, sur la vie de Marie Curie, The real
stuff, sur les début de l'Astronautique et peut-être
même Le grand Bleu fonctionne sur ce registre. Ne pas
avoir peur de mettre en valeur la dramatisation intrinsèque à
la science ou à la technique, celle-ci peut être suffisante
pour impliquer le lecteur.
La surprise, le suspens fournissent d'autres
moyens d'implication. Ces méthodes fonctionnent à partir de l'étonnement
dû à la présence d'insolite dans un lieux familier (l'astronomie
dans le métro parisien en 1985 lors de l'opération Le métro
à ciel ouvert") ou par la capacité à captiver par des
variétés à forte adhésion (émissions comme Les nuits des
étoiles sur France 2) ; le mécanisme à quelque chose à
voir avec je veux comprendre pourquoi c'est là, ou je veux
voir où cela va ? Cette deuxième famille de méthodes est
bien sûr à prendre avec des pincettes. C'est un coup de bluff,
et le spectre du simulacre n'est pas loin. Mais il n'y a pas de
raison que ce qui marche pour les variétés classiques (compilations,
Best of et autres florilèges) ne marche pas pour
d'autres domaines.
Mais attention ! Ne perdons pas de vue qu'on
ne peut forcer à s'intéresser. Le racollage ne sert pas dans ce
domaine. Il ne s'agit pas de réussir le tour de force de
contraindre le public à recevoir de la science. Il s'agit de
communiquer un message que nous pensons intéressant à un public
qui le pense aussi intéressant. L'idéal est sans doute de
combiner une adhésion globale, par la dramatisation avec une adhésion
locale par le talent d'écriture, soutenu par la nouveauté et la
surprise . C'est d'ailleurs cette recette qui fait marcher les
bons romans policiers.
4
DE L'HARMONISATION DES SAVOIRS
Comment ces actions modifient-elles les représentations
créées les autres sources d'information ? Quels moyens, quels
repères peut-on donner pour que ces apports s'harmonisent au
mieux avec les autres informations ou messages qui proviennent de
l'école, de la formation professionnelle ou des divers
situations d'apprentissages, formels ou non.
Inévitable schizophrénie
En théorie, il suffirait de prendre garde
à utiliser le même vocabulaire, voire le même langage et à
prendre la même structure de classification des savoirs. Or,
c'est loin d'être le cas : une inévitable schizophrénie se développe
dans nos têtes quand on voit se succéder les sources qui nous
alimentent en fragments de descriptions différentes de la réalité.
Loin d'être complémentaires, les images qui résultent de la
juxtaposition des différents programmes scolaires, des séquences
d'émissions de TV, de ce que l'on peut savoir en démontant tel
ou tel objet technique ne s'ajustent pas et même souvent se
contredisent. Et cela est d'autant plus dérangeant que nos
cerveaux s'épuisent en permanence à produire un sens cohérent.
Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que les deux références
dont nous avons besoin pour ce faire n'existent pas : d'une part,
il n'y a pas d'organisation unique des savoirs ; d'autre part, il
n'y a ni langage, ni vocabulaire scientifique universel.
L'enseignement scientifique par exemple est
composé d'ensembles qui utilisent des langages différents,
apportés par des intervenants indépendants faisant référence
à des organisations des savoirs contradictoires entre elles. En
plus de cela, les objets techniques et le réel nous sollicitent
sur un registre totalement pragmatique. Les élèves cherchent
vainement les liens entre les différents cours, les avis de
leurs parents, les savoirs faire mobilisés par l'entretien de
leur motocyclette[9] et les bribes qui leur
viennent de la presse. Tout irait sans doute mieux si l'on
encourrageait les pratiques expérimentales des jeunes, si l'on
faisait le lien entre savoir-faire technique et sciences, en bref
si l'on assumait de prendre en compte les enjeux de la culture
scientifique et technique avant 10 ans, plutôt que de les découvrir
après 15 ans, quand il est bien trop tard.
Ah, qu'ils sont rares les enseignants ou les
éducateurs qui osent faire savoir aux élèves que la science
peut se pratiquer, que des clubs scientifiques existent ou se créent.
Qu'ils sont peu nombreux les relais qui font la promotion des P.A.E.
et des expo-sciences où les jeunes peuvent présenter leurs
travaux ! Et, par différence, combien est lourde la
responsabilité de tous les autres.
Premier
piège à contourner :
le dédale de l'organisation des connaissances
Un des point clés de la culture
scientifique et technique est donc l'articulation des différents
champs de savoir. HALBWACKS décrit l'enseignement comme un
carrefour de quatre familles de logiques : celles du corpus,
celles du maître, celles de l'élève et celles de la mise en
oeuvre, de l'usage. Dans le même esprit, toute organisation des
sources d'information résulte finalement d'une succession de
choix de logiques. Des logiques de conservation (proches de
celles du corpus) ou des logiques d'enseignement universitaire (proche
de celles du maître) l'emportent souvent sur celles des lecteurs
ou de leurs besoins. Cela nous renvoie à une vision descendante
de la médiation, où celui qui sait remplirait la tête vide de
celui qui ne sait pas, faisant fi de toute représentation ou
structuration préalable.
les différences de logiques de ceux qui
cherchent
Au premier abord, quand on parle de culture,
on est tenté de se centrer sur les logiques de celui qui cherche
à savoir. Pas si simple, car il y a de multiples façons de
chercher et les critères de structuration des savoirs dépendent
bien sûr des types d'usage que l'on prévoit. Trois exemples :
- l'élève
la nécessaire chronologie d'une bonne pédagogie
oblige à un ordonnancement des savoir, pour faire que l'on
apprenne bien dans le "bon ordre" ; de plus ce "bon
ordre" dépendra des pédagogies, selon que l'on met en
avant la motivation de celui qui apprend, c'est à dire le but
final ou le respect de la "croissance harmonieuse" des
conceptions, c'est à dire la possibilité de s'approprier à
tout instant ce qu'il reçoit. On est proche de la logique du maître
voire du corpus d'Halbwacks.
- l'autodidacte
les envies ou volontés de l'autodidacte, mû
par un cocktail de curiosité et d'utilitarisme imposent des
points d'accroche séduisants et immédiatement opératoires.
"Je l'ai vu à la télé, je veux en savoir plus ..."
Nous sortons là du champ de la communication finalisée pour
entrer dans une communication plus culturelle.
- l'utilisateur "professionnel"
le besoin de l'utilisateur qui cherche à
retrouver procède d'une logique bien différente et produit des
"Handbooks" sans rapport avec des livres
scolaires ou universitaires. On est alors dans une logique proche
de la mise en oeuvre.
La table des matières des ouvrages encyclopédiques
des sciences et des techniques ne peut donc prétendre être
universelle et n'est donc certainement ni linéaire, ni univoque
: il n'y a qu'à comparer l'organisation des salles de la Cité
des Sciences et de l'Industrie, du Palais de la Découverte, les
classifications des bibliothèques et les programmes scolaires de
différents pays, sans parler des rubricages des revues de
vulgarisation ; on y retrouve des hybrides de ces différents
besoins d'usage.
Cette difficulté n'est pas nouvelle. Dans
son discours sur l'esprit positif et dans son cours de
philosophie positive, Auguste COMTE affirme la nécessité de
"produire l'entière vulgarisation des connaissances".
Il préconise de lutter contre la
parcellisation des savoirs et la séparation des disciplines par
la création de la spécialité des "généralités" gérée
par une classe différents de savants : "le véritable
moyen d'arrêter l'influence délétère dont l'avenir
intellectuel semble menacé, par suite d'une trop grande spécialisation
des recherches individuelles, ne serait être évidement de
revenir à cette antique confusion des travaux ; (...) Une classe
distincte, incessamment contrôlée par les autres, ayant pour
fonction propre et permanente de lier chaque nouvelle découverte
particulière au système général, on n'aura plus à craindre
qu'une trop grande attention donnée aux détails empêche jamais
d'apercevoir l'ensemble".
Malheureusement, une telle solution ne résout
pas la difficulté : elle la met simplement en évidence. On ne
peut prétendre régler le problème de l'intrication et des
ramifications de la forêt des savoirs en sciant les troncs des
branches pour en faire un tas de bois coupé.
les différences de logiques de représentation
du corpus
Bien sûr les différences de logiques de
classement n'existent pas seulement en fonction de ceux qui
veulent se cultiver ou s'informer ; De l'autre côté du
carrefour de la médiation, se pose aussi le problème des représentations
possibles des éléments du corpus scientifique ou technique pour
les chercheurs eux-même. Thésards à cheval entre plusieurs
disciplines, financements impossibles pour des recherches frontières,
situations d'incommunicabilité des messages hybrides sont légions.
Selon l'époque, selon son école ou selon
son regard sur les sciences et les techniques, on structure les
savoirs différemment. On peut organiser par fonction (méthodes,
techniques, observations), par objet d'étude (astronomie, géologie,
zoologie, électronique, physique des solides) ou en fonction
d'autres critères plus discutables (territoires, jeux de
pouvoirs et d'influence). Des pans entiers de savoirs et de
savoir-faire, comme les mathématiques par exemple, sont
alternativement reconnus comme ayant leur personnalité propre ou
au contraire comme n'étant que des avatars opératoires d'autres
domaines de savoir. Inversement des personnalités ont réalisé
des fractures peu réductibles (entre la cristallographie et la
physique du solide, entre la biologie et la médecine, sans
parler de la physico-chimie et de la chimie-physique).
L'organisation des contenus en chapitres puis en disciplines résulte
de choix idéologiques. La terminologie employée en est bien révélatrice
: sciences pures, sciences dures, sciences exactes, sciences
naturelles.
Les déboires de ceux qui au cours des âges
ont tenté de créer une encyclopédie raisonnée ou une
classification opératoire des sciences et des techniques témoignent
bien des difficultés chroniques engendrées par ces choix. On
s'est progressivement dégagé d'une quête pour trouver une
logique "humaine" dans l'organisation des savoirs
: l'époque où BACON découpait les savoirs en mémoire qui
produit l'histoire, imagination qui produit la poésie et les
arts et raison qui produit la philosophie et la science est
en partie révolue. Aujourd'hui, nous sommes face à la
reconstruction permanente du réseau des sciences et on observe
plusieurs phénomènes dynamiques.
De nouveaux secteurs prennent leur autonomie
à l'intérieur des disciplines traditionnelles par croissance
naturelle de l'arborescence (l'astronomie qui se fragmente en mécanique
céleste plus planétologie plus astrophysique) ; on constate
aussi l'apparition de nouvelles disciplines (comme l'informatique)
et la "scientifisation" progressive de domaines (les
sciences humaines, la linguistique). Sans compter qu'il n'y a pas
de véritable consensus sur les limites de la science. Tout au
plus à t-on, grâce à K. POPPER une définition relativement opératoire
des sciences expérimentales.
On observe aussi des hybridations et des
fusions de domaines, c'est à dire une recomposition de
l'arborescence (la thermodynamique ...) par rapprochement méthodologique
; on entrevoit d'ailleurs que les années qui viennent seront
prolifiques dans cette direction des sciences des méthodes.
Avec quel outil de discrimination ?
Et la question de savoir où doit prendre
racine la segmentation n'est pas clarifiée. Est-ce dans une
analyse historique, quasiment étymologique (qui rattache par
exemple la thermodynamique à la physique), dans une idéologie
ou une morale (qui s'attache à séparer les sciences exactes ou
pures des autres) ou dans une analyse opératoire (qui partirait
du pré-supposé de favoriser tel ou tel usage ou usagers des
savoirs) ? Faute de réponse satisfaisante, les structures
de nos disciplines scolaires, de nos chapitres d'encyclopédies
ou de nos cotes de bibliothèques sont à la fois différentes et
artificielles. Nous sommes loin de pouvoir les unifier et encore
plus de pouvoir les déclarer universelles. Nous sommes loin
aussi de pouvoir justifier des finalités ou des idéologies qui
pronent tel ou tel critère de discrimination.
Avec quel niveau de finesse ?
La nature fractale de la recherche de
l'information n'échappe à personne : du guide des guides à
l'index de la bibliothèque et à l'index de l'ouvrage, les
outils se complètent en se ramifiant selon la même structure,
indépendante de l'échelle.
Le croisement de la logique de l'usagers
avec celle du corpus peut s'effectuer à plusieurs niveaux : au
niveau de la discipline (le rayon ou la salle d'astronomie), de
l'ouvrage (un guide des nébuleuses visibles), du mot (la nébuleuse
du Crabe). Avec quelle finesse faut-il entrer ? Ce choix ne témoigne-t-il
pas d'ailleurs d'une représentation du savoir et de sa
structuration ? Un dictionnaire n'est pas un manuel de grammaire,
ni une oeuvre littéraire. Plus le niveau de finesse est élevé,
c'est à dire plus on va vers un utopique atome d'information,
plus on pousse l'usager à une construction additive ou
cumulative du savoir ; d'où une pertinence meilleure pour le
factuel et moins bonne pour les méthodes et les paradigmes. Dans
cet esprit, avec un souci volontariste d'aider les usagers à
progresser, la question est donc comment aider à développer un
regard plus macroscopique.
De l'accès linaire au multidimensionnel
Nous venons de traiter des classifications
des savoirs scientifiques sous deux angles : classer pour aider
celui qui veut en savoir plus, puis classer pour organiser le
travail des scientifiques.
Ranger pour mettre en rayonnage, ficher ou
indexer pour faire accéder sont deux actions différentes. Les
rayonnages seront encore longtemps linéaires, mais l'accès à
l'information ne l'est plus. Les outils de l'informatique moderne
et des langages documentaires peuvent nous aider à chercher plus
finement et à trouver de manière plus performante, par des
facettes, par des thésaurus multidimensionnels par exemple. Dans
cet objectif de recherche, la classification des savoirs n'a plus
besoin de se limiter à une arborescence.
Classification du réel et classification
des savoirs
Mais cela ne résout pas le problème de
l'organisation des savoirs. Il n'est pas seulement celui d'accéder
à l'information, mais bien d'en écrire et d'en comprendre les
logiques. Ce problème de logique et de classement est d'ailleurs
rendu d'autant plus crucial que l'activité classificatoire a été
une des clés du travail scientifique, en particulier au siècle
dernier.
En réalité, les classifications en science
recouvrent deux fonctions totalement distinctes. Il y a d'une
part, la fonction classificatoire de la science, qui a besoin de
nommer et de stéréotyper ce qu'elle manipule pour modéliser le
réel et le décrire (au sens de Linné ou de Jussieu). Il y a
d'autre part un besoin utilitaire (pour le bibliothécaire, le
savant ou l'apprenant) de fragmenter l'ensemble des savoirs en
unités pour les ranger ou y accéder.
L'homonymie de ces deux fonctions fait
souvent que les classifications utilitaires des sciences se
parent de la scientificité des classifications du réel. Il
s'agit pourtant d'opérations dont les objectifs et les
subjectivités sont très différents.
Deuxième
piège à contourner :
la langue véhiculaire de la science
Si il y avait une langue des sciences tout
serait plus simple. Notre définition "adaptation"
extraite du Petit Robert laissait entendre qu'il est
facile de faire de la vulgarisation : il suffirait de prendre la
connaissance scientifique telle qu'elle est écrite, comme on
prendrait un texte en langue étrangère pour le traduire ; cela
dit, même s'il en allait ainsi la traduction ne serait pas plus
aisée que celle d'un roman ou d'un poème. Elle se rapprocherait
plus de celle d'une pièce de théâtre voire d'un opéra où le
livret n'est qu'une des contributions à l'oeuvre.
Il se trouve que de plus il n'y a pas de
langue de la science et encore moins de langue unique. La
production scientifique ne s'écrit pas de manière univoque,
elle est encore plus fuyante que le livret de l'opéra ; pour
poursuivre l'analogie, disons plutôt que la science produit des
sujets ou des thématiques pour l'opéra.
le double langage de l'astronomie
L'astronomie, non enseignée à l'école en
France, se rattache donc à plusieurs disciplines scolaires. Un
astronome est soit un mathématicien, soit un physicien et ne
peut être les deux à la fois que très exceptionnellement.
L'astronome mathématicien, spécialiste "mécanique céleste",
c'est-à-dire de trajectoire des astres, parle de coniques,
d'avance au périhélie et de perturbations. L'astronome
physicien vit lui dans la thermodynamique de l'astrophysique.
S'il s'agit de déterminer une équation de trajectoire de comète,
le voilà à sucer son crayon un bout de temps avant de voir
comment on fait ; inversement, le mathématicien confronté à décrire
le rayonnement d'un gaz de bosons prend profondément sa
respiration avant d'ouvrir un traité de thermo statistique.
Il n'y a pas un langage unitaire de
l'astronomie. On retrouve derrière cette fracture la faille qui
prend son origine dans les rapports ambigus que nourrissent mathématique
et physique dans leurs façons de décrire le réel. Ces rapports
au lieu d'être clarifiés par la structure actuelle de
l'enseignement sont au contraire plus encore clivés.
L'ambiguïté onde-corpuscule
Encore aujourd'hui subsistent deux modèles
complémentaires mais différents de la lumière : c'est à la
fois une onde, décrite par l'arsenal mathématique des équations
de Maxwell et un ensemble de corpuscules, les photons, décrits
comme des grains par la physique corpusculaire. Les deux faces de
cette dualité onde-corpuscule cohabitent avec beaucoup de
difficulté dans la tête des physiciens. Il en résulte aussi
que les scientifiques utilisent simultanément deux langages pour
décrire et manipuler la lumière. Et là, il ne s'agit plus d'un
clivage artificiel, mais bien d'une impossibilité d'unifier car
nous nous trouvons à la limite où notre paradigme est incohérent.
On pourrait multiplier les exemples. Face à
ces multiples langages, pas facile pour le public d'harmoniser
les diverses informations qu'il reçoit et de faire le lien entre
deux spécialistes qu'il va voir dans deux émissions TV qu'il
croit naïvement devoir être complémentaires.
Vers une définition en forme de "profession
de foi"
Pour réagir contre ce risque de culture en
archipel, il faut doublement souhaiter l'implication des publics.
Nous avons insisté plus haut sur la nécessité de l'implication
pour donner envie d'en savoir plus, par la dramatisation par
exemple. Qui pourrait encore croire à un développement culturel
qui ne serait pas désiré ?
L'implication est également indispensable
pour que les bénéficiaires contrôlent eux-même la
construction de leurs savoirs. Il faut en revenir au concept de
l'autodidacte. Non pas d'ailleurs pour l'opposer à l'étudiant
studieux de l'amphi, mais pour affirmer la volonté que tout
apprenant doit être le pilote de ses progrès. Et dans ce cas,
aux côtés de l'apprenant lui-même, il y a deux places de choix
et deux responsabilités majeures à gérer. Elles reviennent
l'une à ceux qui devraient leur donner raison de se poser des
questions (à savoir les média et les enseignants, sous réserve
qu'il ne soit pas déjà trop tard) et l'autre à ceux qui
mettent à disposition des outils pour réponse (à savoir les
bibliothécaires).
Face à un public ballotté entre des
classifications et des langages incohérents, poussé par des
commanditaires peu précis dans leurs prescriptions, les médiateurs
se retrouvent dans la situation délicate d'éléphants dans des
hypermarchés de porcelaine. La priorité doit être de produire
du sens constructif, c'est à dire de permettre au public de
relier les divers éléments de l'archipel science auxquels il a
accès.
Les lieux d'éducation informelle comme les
bibliothèques doivent impérativement se fixer d'être complémentaires
de l'enseignement et de la confrontation avec le réel ou les média.
Ils s'agit d'aider à produire du sens, c'est à dire de créer
des ponts et non pas d'accumuler d'énièmes fragments indépendants
de savoir qui ne feraient que de rendre encore plus confus et
parcellisés nos pauvres cerveaux.
Nous avons cité plus haut la définition de
la vulgarisation selon Le Petit Robert. A la lumière de
ce qui vient d'être dit, apparait son défaut majeur : elle
caractérise la vulgarisation par l'énoncé d'un moyen et non
pas par une finalité ; de plus, elle sous-entend est un objectif
cumulatif. Si l'on veut avancer, on peut militer a contrario pour
une définition qui soit en forme de profession de foi. Par
exemple : développer la culture scientifique ou technique,
c'est mettre en place des actions favorisant les pratiques
autodidactes.
Quitter l'obligation de moyens pour
l'obligation de résultats : voilà sans doute la meilleure méthode
pour avancer. On pourra alors faire sortir prudemment les
pachydermes des hypermarchés, multiplier les magasins de
quartier bien achalandés et ouvrir toutes grandes les portes à
des clients impatients d'acheter à bon escient les porcelaines
qu'ils auront désirées.
[1] : Camille Flammarion, Les
étoiles et les curiosités du ciel, Marpon et Flammarion,
Paris, 1882
[2] : Daniel Jacobi, Poser
les vraies questions : la vulgarisation peut y aider, le cas des
biotechnologies, Cahiers pédagogiques, 1988, n° 261
[3] : F. Bastide, D.
Guedj, B. Latour, I. Stengers : "il faut trahir la science",
in document "le résistible objet des films scientifiques",
club Scientifiction, document interne, Paris 1987
[4] : Paul Caro, La
Vulgarisation scientifique est elle possible, Presse
Universitaire de Nancy, 1990
[5] : Paul Robert, Le
Petit Robert, Le Robert, Paris, 1990
[6] : Jean Marc Levy-Leblond,
ANAIS, Nice 1983, La vulgarisation : mission Impossible ?,
in "Mettre la Science en Culture"
[7] : les chromosomes ne
"sont" pas les manipulations génétiques, l'effet
Doppler n'est pas le Big Bang
[8] : par exemple "exponentiel"
n'est pas "proportionnel", ou encore un abattement de
10 % suivi d'un autre de 20 % ne correspondent pas à un
abattement de 30 %,
[9] : voir à ce sujet le Traité
du Zen et de l'Entretien des motocyclettes, de Robert M.
Piersig, Le Seuil, Paris, 1984,