Utiliser la Cité des Sciences et de l'Industrie ?

 

 

 

Olivier Las Vergnas, Formateur à la Cité des Sciences et de l'Industrie

 

à paraître dans la revue "Pour"

 

 

résumé :

 

La CSI est un concentré d'an 2000, mais n'impose pas un modèle pédagogique plus qu'un autre. Le visiteur individuel est laissé libre de découvrir selon son désir, de "zapper" entre les écrans et les diverses présentation.

 

Pour utiliser de manière plus éducative la CSI, il faut que le formateur "importe" son propre projet ou utilise les diverses produits pédagogiques proposés par la CSI. L'usage de la CSI rejoint là les problèmes d'usage de n'importe quel système d'aide au formateur, comme l'EAO ou les produits multimedia.

 

 

 

 

   L'an 2000 en concentré

 

Arrivée à sa quatrième année d'existence, la Cité des Sciences et de l'Industrie approche de son régime de croisière. Ses expositions offrent toute une gamme de sollicitations culturelles à leur visiteur.

 

Isolé, en groupe familial ou plus informel, celui-ci déambule parmi les îlots, le regard attiré par une image scintillante, l'oreille sollicitée par le son d'un document choc, les doigts tentés, surtout pour le plus jeune, par un clavier ou un écran tactile.

Interagissant au gré de son parcours, avec une satisfaction d'ailleurs inégale et selon des modalités différentes, notre visiteur soumet ses représentations du monde technique ou scientifique à des perturbations d'ampleurs variables et de natures diverses. En visiteur libre, il ne sera pas dirigé par un parcours imposé. Selon son désir, dans les expositions permanentes, il pourra passer devant l'îlot "Productique" où il verra se fabriquer des modèles réduits de voitures ; il rejoindra peut être le "Zoo des robots" un étage plus haut ; Ses centres d'intérêt peuvent aussi le conduire dans l'espace "Expressions et Comportements", où plusieurs box audio-visuels lui permettront de découvrir les attitudes et les rapports humains sous un jour nouveau ; Le "Pont Vert", espace dédié aux bio-technologies pourra également lui montrer ses cultures in vitro et ses cultures hors-sol.

 

Si son programme lui en laisse le temps, notre visiteur ira faire un tour du côté des expositions temporaires. Dans "les savants et la révolution" ou dans "un pied, deux pouces, trois mètres, les mesures en révolution", d'autres traitements, d'autres media, comme le théâtre par exemple, lui seront proposés. Il pourra encore compléter sa journée par un spectacle plus formel, comme une heure à la Géode ou au planétarium. Sans parler du cinéma Louis Lumière ou de la Salle Sciences Actualités. Il aura ainsi effectué son propre parcours au travers des dizaines de milliers de mètres carrés de la CSI, de temps en temps assis pour un spectacle, marchant devant de grandes fresques ou accoudé, les yeux rivés à des oeilletons révélant des visions plus qu'inhabituelles à partir d'éléments pourtant familiers.

 

Au cours de l'année 1988, ils ont été plusieurs millions à découvrir ainsi les espaces de la Cité, démontrant que cet établissement remplit sa première mission, qui est une mission "quantitative" de sensibilisation. La Cité a ainsi gagné là son pari quantitatif, ce qui était indispensable pour qu'elle puisse jouer son rôle de lieu symbolique et idéologique, témoignage de la volonté politique d'affirmer l'importance du développement de la culture scientifique et technique.

 

 

Sous l'angle qualitatif, le bilan de la CSI est loin d'être aussi simple à tirer. Pour arriver à se faire une idée qualitative de l'effet de la CSI, il faudrait partir d'une définition du rôle "éducatif" de la Cité. Bien sûr, il s'agit de "mettre en culture" les sciences et les techniques. Bien sûr, il s'agit de "réconcilier" le grand public avec les sciences. Mais peut on être plus précis dans la description de la finalité éducative de la Cité ? Sans doute pas. Ni dans les missions définies à la CSI par les tutelles, ni dans ce qui est sorti du travail de ses concepteurs et de ses réalisateurs, ni dans les choix fait par ses exploitants ou ses usagers, on ne fait référence à un modèle éducatif ou pédagogique global. La cité est avant tout une sorte de "concentré d'an 2000" : media, messages, décors, stimuli, cadres, tout est là pour familiariser, pousser à l'intérêt pour le développement technique et scientifique. La médiathèque, avec plus de deux cent milles ouvrages complète, dans un style "auto-formation" type lecture publique, cette approche ; mais -même si elle est "multimedia"- elle se réfère à une autre logique, enclave de la formation et de l'éducation plus traditionnelle.

 

   Une place pour le formateur

 

 

Pas de modèle pédagogique global, mais une pluralité d'approches.

 D'un point de vue historique, on peut dire que cette pluralité découle naturellement des sept ans de genèse de l'établissement. Cette période a été un un tel carrefour de logiques diverses que la machine engendrée peut être que plurielle. Chacun a fabriqué ou fait fabriquer les éléments qui lui paraissaient le plus à leur place dans cette finalité floue, qui des machines didactiques, qui des oeuvres d'art, qui des livres muraux, qui des cimaises pour poser des témoins, qui des fractions d'une nouvelle Thélème.

 

On a coutume maintenant d'entendre que la CSI appartient à la troisième génération des musées scientifiques, après les musées d'objets comme le CNAM, les musées de discours comme le Palais de la Découverte. Elle fait partie, selon cette description, de la famille des musées d'"artefacts", dispositifs qui ne sont ni des oeuvres existantes par elles mêmes, comme les oeuvres proposées aux publics dans les musées présentants des collections, ni la simple mis en scène d'un discours existant par ailleurs, dans les livres d'école par exemple.

En réalité, la CSI combine ces trois approches.

Elle offre simultanément les deux premières générations, présentant à la fois des objets qui parlent par eux-même, que l'on peut toucher, tel le Nautile - nouveau Fardier de Cugnot -, et des panneaux qui se lisent comme ceux de l'histoire des mathématiques par exemple.

 

Elle y mélange des machines à médiatiser, elles véritables artefacts, comme le mini simulateur d'éclairage du "directeur de la photo" ou les vidéodisques interactifs comme "un homme en danger".

 

 

Cette pluralité de la CSI n'est pas simplement une conséquence historique. Elle était aussi souhaitable. La CSI est un gigantesque réservoir de ressources à la disposition des formateurs, qui doit rester compatible avec le plus grand nombre d'approches possibles. Bien sûr, cette pluralité a sa contre-partie, nous l'avons déjà vu, qui fait que le visiteur non guidé se retrouve soumis à des sollicitations dont il ne perçoit pas toujours la cohérence ; il se trouve vraiment dans la Cité, comme dans une ville plurielle dont le mode d'appropriation échappe à la première lecture.

 

 

  Deux types d'utilisateurs de la CSI

 

 

Il y a deux types d'utilisateurs de la CSI. Les premiers, comme celui que nous avons suivi plus haut, y vont pour leur plaisir, découvrant les présentations de la Cité, comme n'importe quel lieu culturel ou touristique. Les seconds, souvent en groupes, viennent pour utiliser la Cité comme un lieu pédagogique, c'est à dire dans un but éducatif.

 

 

Pour les premiers, l'offre de la Cité est simple : elle "met la science et la technique en culture". Globalement, elle transforme les objets techniques, les concepts scientifiques en objets de culture, et travaille plus au niveau des idées et des mentalités qu'au niveau de la compréhension. Cela ne l'empêche pas ponctuellement, de confronter, de focaliser l'attention sur des points scientifiques ou techniques, de donner envie d'aller plus loin, d'orienter vers la médiathèque. Chacun, selon son désir, s'organise, un peu comme les enfants dans le grenier de grand-mère, fouillant dans les vieilles malles, essayant des chapeaux surprenants ou jouissant, grâce à la lucarne, d'un point de vue insolite sur le village. Un petit côté "envie du moment", comme si l'on "zappait" d'un écran ou d'un espace à l'autre.

 

 

Pour les seconds, c'est à dire ceux qui veulent faire un usage "éducatif" et non plus simplement culturel de la CSI, il faut qu'il est un projet pédagogique. Et il ne faut pas croire que les expositions en ont un ; elles ont une construction de "sensibilisation" et elles regroupent des éléments qui ont individuellement une structure pédagogique. Nous sommes dans le même cas que les formateurs utilisateurs d'EAO et de toutes nouvelles technologies de la formation. Les produits isolés ne donnent pas un sens au cursus. Cela signifie que si l'on veut utiliser pédagogiquement la Cité, comme pour le monde réel, comme pour la situation d'apprentissage en entreprise par exemple, il faut avoir construit un scénario pédagogique dans lequel l'utilisation de la CSI prend un sens.

 

 

 

  Quelques usages pédagogiques de la CSI

 

 

Distinguons deux familles d'utilisations pédagogiques de la CSI : La première regroupe des utilisations ponctuelles ou thématiques, qui s'appuient sur des produits isolés ou des îlots d'exposition, pris comme un complément de contenu ou de logique à un cursus. La seconde regroupe des utilisations plus globales, utilisant l'ensemble de la CSI et sa caractéristique de carrefour de logiques, permettant un large tour d'horizon des caractéristiques et des transformations de notre environnement technique.

Les premiers projets pédagogiques sont donc des projets d'usage "ponctuel" ou "thématiques" de la CSI. Ils s'appuient sur quelques produits isolés ou sur des thèmes techniques. Ce sont par exemple des audio-visuels interactifs qui sont utilisés, comme "les origines de la Vie", ou des mini-spectacles comme "le théâtre de l'Ardèche" ou "les écrans du réel". Dans ce type d'usage, les expositions de la CSI sont utilisées comme une gigantesque médiathèque, où le formateur prend l'outil dont il a besoin. Ainsi, de nombreux groupes de LEP, de BTS ou d'IUT viennent utiliser, dans le cadre de leur propre scénario pédagogique l'îlot "Productique". Les présentations de la CSI apportent souvent un regard complémentaire sur les outils de travail des professionnels. Dans un monde de boîtes noires, le discours sur l'objet, sa "mise en culture" peut devenir aussi professionnel que les savoir faire techniques. Le conducteur de MOCN ne voit pas , ne sent certainement pas exister sa machine comme Chaplin dans "Les temps modernes". Peut être est il plus opérationnel même pour lui de la vivre et de la manipuler comme une boîte noire, artefact décrit dans le manuel du programme de pilotage. Ce qu'il commande, ce sont des fonctions de transfert, ce qu'il gère, ce sont des flux, ce qu'il manipule ce sont des octets. Les "artefacts" ou les mises en scène de la CSI apportent une réflexion sur la modélisation des outils. Dans cette famille d'utilisation pédagogique, on trouve également des scénarios thématiques, comme les classes Villette. Il s'agit de séjours d'une ou deux semaines pour des classes de tous niveaux qui permettent de faire le tour de sujet aussi variés que "la ville", "l'enfant et son corps", "l'infiniment grand et l'infiniment petit".

 

 

A coté de ces scénarios ponctuels ou thématiques, La seconde famille regroupe des scénarios qui utilisent la globalité de la Cité, son concept de carrefour, de mise en perspective. Prenons quatre exemples : Premier exemple : l'innovation Dans ce premier cas, on utilise la diversité de la CSI et l'actualité de ses présentations pour faire travailler sur le processus d'innovation. Les présentations de la CSI permettent, au travers de multiples exemples ("le suiveur de regard", "la Terre vue de l'espace", "l'îlot pilotage") de regarder l'innovation au travers de logiques très différentes et de s'interroger à la fois sur son amont (système d'interrogation de 450 bases de données "COMETE" à la médiathèque) et son aval (espace "Passage des Métiers").

 

 

Deuxième exemple : vocabulaire et nouvelles technologies

 

Dans le même ordre d'usage global de la CSI, le scénario "vocabulaire" s'appuie sur des parcours de visite des expositions, où l'on aborde le vocabulaire de base des mutations techniques, vu au travers de parcours dans les expositions. On y voit la productique, les biotechnologies, les systèmes experts, les images de synthèse et la modélisation des problèmes. Ces deux types de parcours sont proposés par la CSI sous la forme de journées clés en mains.

 

 

Troisième exemple : orientation professionnelle

 

Trouver des lieux où les jeunes peuvent réfléchir pour se projeter dans leur avenir est de plus en plus difficile, comme en témoigne le succès des manifestations du type L'aventure des métiers". La Cité et ses présentations peuvent être une partie de la réponse : les expositions de la CSI comme un catalogue de futurs possibles. Au travers de nombreux îlots des expositions, on se trouve confronté à des situations professionnelles que l'on ne connaissait pas ou mal, à de nouveaux métiers. Cette vision de la CSI, comme réservoir d'idées professionnelles est en plein développement : non seulement la Cité a ouvert le "Passage des Métiers", lieu d'accueil et d'information sur les métiers et les filières de formation, co-produit et co-animé avec l'ANPE et l'Education Nationale, mais elle va aussi développer de manière très importante la présentation des métiers par des animations avec des professionnels au sein des expositions, prolongeant ce qui a déjà été fait dans des expositions comme "la mode, une industrie de pointe" ou "C'est beau la mécanique".

Quatrième exemple : qualité de la communication technique

 

Plusieurs écoles et universités utilisent les expositions et les produits de la Cité pour faire travailler leurs étudiants sur les compétences de communication et d'explication technique. La communication technique joue en effet un rôle de plus en plus important, et en maîtriser les outils et les stratégies devient indispensable aussi bien pour ceux qui ont à fournir des explications techniques ou scientifiques, que pour ceux qui ont à les recevoir. La Cité est une énorme bibliothèque de "cas" d'explications scientifiques, qui permet de comparer des stratégies et de réfléchir aux conditions de transmission d'un message de qualité.

 

 

 Libre-service pédagogique et offre sur catalogue

 

Tous ces scénarios pédagogiques, et bien d'autres encore, peuvent être mis en oeuvre par les formateurs de manière autonome. Il leur suffit de venir dans la CSI préparer le travail de leurs groupes. Pour gagner du temps, certains de ces scénarios pédagogiques sont proposés directement par la CSI à des organismes de formation, sous la formes de journées ou de séminaires sur catalogue. D'autres sont à monter soi-même, par les formateurs extérieurs, qui peuvent, selon leur souhait, s'appuyer sur les équipes de professionnels de la CSI, ou au contraire, venir avec leur groupe en "visiteur libre", en quelque sorte.

 

 

  Les nouveaux outils de la formation

 

Comme les nouveaux équipements culturels, surtout dans les domaines techniques ou scientifiques, la CSI se reconnait comme complémentaire des systèmes de formation dans des lieux spécialisés (école, université, centre de formation) et de la formation sur les postes de travail (dans l'entreprise). Lieu médian, la CSI l'est sans doute plus encore entre école et entreprise, que les établissements culturels habituels parce qu'elle s'appuie, comme nous l'avons signalé plus haut, sur des présentations qui combine les genres en présentant à la fois des objets, des discours et des "artefacts pédagogiques". Elle est presque encore dans l'ordre du réel, mais médiatisé, sélectionné.

 

 

L'utilisation de la CSI n'est qu'un cas particulier des problèmes qui se posent aujourd'hui aux formateurs. Trouver les stratégies d'usage des nouveaux lieux, des nouveaux produits et des nouvelles technologies. Nouveaux dispositifs pour quel message ? Avec quel type d'intégration dans les cursus ou les systèmes classiques de formation ?

 

Les formateurs doivent se doter maintenant de plus en plus de compétences d'assemblage. Le spectre des outils qui s'offrent à eux s'élargit considérablement, à la fois grâce aux nouvelles technologies éducatives, mais aussi grâce à l'ouverture de ces lieux médians, qu'ils s'agissent de lieux nouveaux, comme la CSI, ou qu'il s'agisse de nouvelles modalités d'ouverture de lieux classiques, comme les entreprises. En plus des opportunités techniques et pédagogiques, les impératifs économiques sont tels qu'il n'y a pas d'alternative à cette évolution des formations. L'avenir nous dira comment ces deux causes d'évolution que sont l'intérêt pédagogique et l'impératif économique se sont combinées pour produire de nouveaux systèmes de formations à la fois plus automatisés et plus individualisés, en s'appuyant sur les nouvelles technologies éducatives et sur les lieux médians.